Patrick Le Lay, PDG de TF1, interrogé parmi d’autres patrons dans un livre Les dirigeants face au changement (Editions du Huitième jour)
affirme :
" Il y a beaucoup de façons de parler de la télévision. Mais dans une perspective ”business”, soyons réaliste : à la base, le métier de TF1, c’est d’aider Coca-Cola, par
exemple, à vendre son produit (...). Or pour qu’un message publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos émissions ont pour vocation de le rendre
disponible : c’est-à-dire de le divertir, de le détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola, c’est du temps de cerveau humain disponible (...)"
autopsie d’une idée con
I
Le cerveau. Il est rose, pour les filles. Et rose aussi pour les garçons.
La fonction du cerveau est entre autres de produire des idées.
Une idée est une représentation abstraite, en général symbolisée par une ampoule. On dit d’ailleurs d’un homme intelligent que c’est une lumière. On dit aussi qu’il fait preuve de finesse ou de
légèreté. A l’inverse… On dit d’un homme stupide qu’il est lourd, ou qu’il est épais.
La stupidité (2) a donc un poids supérieur à celui de l’intelligence (1).
Le cerveau d'un être humain adulte pèse en moyenne 1,5 kilos, pour un volume moyen de 1600
cm3.
C’est lourd : il est incontestablement bourré de quelques idées stupides.
Un homme adulte pèse en moyenne 60 kilos. Ces 60 kilos d’humain sont
essentiellement grégaires ; on dit d’ailleurs du cerveau qu’il est conformiste et qu’il fonctionne par imitation. L’imitation est un processus
socioculturel. Qu’est-ce que c’est ? Pour faire court, on va dire que la socioculture est un ensemble de structures intellectuelles prédéfinies, communes à un groupe plus ou moins grand
d’individus.
Elle permet, en somme, de fédérer une population donnée, en lui offrant un imaginaire collectif.
On peut piocher dans cet imaginaire et sortir, par exemple, l’Anglais flegmatique ou le Juif radin, la Main Invisible des Marchés, le Sens de l’Histoire ou le manque de fiabilité de la femme au
volant. Anecdotiques ou pas, ce ne sont pas les représentations qui manquent!
Prenons le Noir.
Dans des pays riches, comme par exemple la France, pays de l’hémisphère nord, on reconnaît le noir à ses habits trop larges, voire à sa joie primitive devant le feu de bagnoles.
Dans des pays pauvres, comme par exemple Haïti, le pays le plus pauvre du même hémisphère que la France, on reconnaît le Noir à ses habits troués – c’est le petit bonhomme qui
fouille les poubelles que les USA viennent déverser chez lui.
Certains prétendent qu’on reconnaît aussi le noir à la couleur de la peau ! Cette affirmation péremptoire mérite quelques éclaircissements.
Revenons donc, si vous le voulez bien, à la comparaison de ces deux pays : France et Haïti.
II
Il y a huit millions d’Haïtiens sur cette planète. Soit plus de 500 millions de kilos d’Haïtiens. C’est approximatif, évidemment : en raison de la malnutrition, la plupart des Haïtiens
restent sous la barre des 60 kilos de moyenne. C’est une société maigre.
Limitée dans ses agissements par une pauvreté endémique, et quatre ou cinq coups d’Etat tous les 10 ans, notre masse d’Haïtiens ne peut guère s’exporter... On en trouve pourtant quelques
milliers de kilos aux USA et en Europe, dont un paquet non négligeable en France – entre autres dans ces banlieues confortables où des jeunes motivés travaillent à la relance de l’économie
nationale en augmentant la demande de voitures.
La France est une société grasse, constituée par 3 milliards 900 millions de kilos de Français.
Les différences sont notables. Le poids du Français moyen l’expose d’ailleurs à des contrariétés inconnues de l’Haïtien lambda: l’obligation de suivre des régimes amincissants et de virer les
Noirs à dates fixes, dans des charters.
Chacune de ces deux sociétés a sur l’autre des idées bien précises, et des images formatées.
« Le vaudou… c’est comme de la sorcellerie. Des zombis… des poupées piquées d’épingles. C’est sulfureux. », confirme François, un acteur de mes amis, qui habite à Paris.
Il est Blanc, je précise pour les grincheux.
« Les Français connaissent Haïti par le vaudou. Et la dictature. Mais surtout le vaudou. Les touristes, ils viennent ici chercher des objets vaudous, des trucs comme ça… »,
nous dit Sénèque, un mécanicien de Cap Haïtien. Un Noir, évidemment, je précise pour François.
Sénèque
Le vaudou, donc, c’est sulfureux.
Sulfureux se dit d’une particule qui contient du soufre. L’anhydride sulfureux, ou gaz sulfureux, est un composé binaire du soufre, soluble dans l’eau, utilisé notamment dans les industries
de blanchiment.
Alors… On peut blanchir le linge et l’argent. Mais on ne peut pas blanchir les hommes.
Sulfureux se dit aussi d’un personnage qui rappelle l’enfer, le diable ou les démons. Une cérémonie vaudou, par exemple, est reconnaissable pour un touriste :
1 : à la fébrilité de la chorégraphie – bestiale.
2 : à la nature de ses apparats – morbide.
3 : à la couleur de ses participants – noire.
Autant d’éléments qui confèrent à la cérémonie, aux yeux du touriste, son côté sulfureux. (Un touriste est un homme doté d’une casquette qui le protège du soleil. En général, la réalité
socioculturelle du touriste n’est pas la même que celle des hommes qu’il visite.)
Voici Julien. Vous ne le voyez pas, mais c’est un Français de couleur noire, qui nous vient d’Aubervilliers, France. Julien arbore une casquette qui témoigne qu’il n’aime pas tous les aspects de
sa réalité socioculturelle, et qui n’a rien à voir avec une casquette utilisée pour se protéger du soleil.
Pourtant, en tant que Français, Julien a développé les mêmes a priori que François, puisqu’il nous dit en substance : « Le vaudou… c’est comme de la sorcellerie. Des zombis… des
poupées piquées d’épingles. » (J’ai traduit en bon français, pour vous éviter les grommelots de l’indigène, tel qu’on l’entend outre-périphérique.)
Ainsi, en Haïti, malgré la casquette qui témoigne de sa rébellion contre sa propre socioculture, Julien serait un touriste. Le terme créole pour désigner l’étranger est
« blan ». Julien est un Noir. Mais pour les Haïtiens, c’est un blan. Les 1,5 kilos de cerveau français, indépendamment de leur couleur de peau, ne
connaissent donc du vaudou haïtien que le côté sulfureux et inquiétant.
Pourtant, le vaudou, considéré comme sulfureux, n’a à l’inverse aucune réalité dans la socioculture des Haïtiens.
Dans la réalité socioculturelle des haïtiens, le vaudou est une « spiritualité parallèle », à côté des grandes religions : elle existe et se pratique au quotidien – comme le Taï
Chi en Chine. Comme le gymnase club en France. Ou comme la méditation en Inde.
Le vaudou commence avec le commerce d’esclaves… Né de la symbiose de divers cultes africains, le vaudou a donné à des hommes venus d’horizons divers une référence commune. Il leur a permis de se
doter d’une identité collective propre.
Le vaudou est donc une part de l’identité haïtienne – comme la musique à Cuba. Comme le stress, en France. Ou la maçonnerie, en Israël.
Attribuer aux hommes de couleur noire une socioculture bestiale indigne d’un être humain était en quelque sorte l’excuse du système esclavagiste : ces gens-là n’étaient pas vraiment des
hommes… Depuis cette date, leur culture est, en elle-même, sulfureuse.
Appliqué à la religion, « sulfureux » se dit d’une représentation macabre et fétichiste, propre aux barbares, et totalement absente des religions des peuples civilisés.
Exemple : la religion catholique n’est pas sulfureuse.
D’une manière générale, les sociétés grasses sont civilisées, tandis que les sociétés maigres en sont encore à la barbarie.
Par exemple les sociétés grasses, comme la France, condamnent les dictateurs générés par les sociétés maigres, comme Jean-Claude Duvalier en Haïti. Elles les emprisonnent dans les
Alpes-Maritimes.
Les Alpes-Maritimes est un département du sud-est de la France, région Provence-Alpes-Côte d’Azur, de 4299 km2, habité par 1 011 326 individus, dont quelques dictateurs, et dont le poids moyen
est nettement supérieur à la moyenne nationale – surtout quand on le compare à celui de Rosny-sous-bois ou d’Aubervilliers.
Un dictateur est un homme de n’importe quelle couleur qui peut, entre autres, blanchir de l’argent – et cela sans passer par l’anhydride sulfureux.
Dans les représentations haïtiennes, en tout cas, le vaudou n’est pas forcément sulfureux. Le zombi, par exemple.
Le zombi (ci-dessous tenu en laisse) se distingue surtout :
1 : par la servilité de sa condition,
2 : par la méfiance instinctive suscitée par les êtres qui l’entourent et qui abusent de lui.
Le rôle mythologique du zombi est ainsi de rappeler le traumatisme de l’esclavage. Autrement dit : les Haïtiens n’ont pas peur des zombis, ils ont peur de devenir des zombis.
Ils
s’identifient au zombi. Le zombi, c’est eux-mêmes.
Le zombi des représentations françaises, aujourd’hui encore, et à l’inverse des représentations haïtiennes, est toujours un être menaçant. Il n’y a pas d’identification : le zombi est
toujours un autre. Et il a méchamment envie de vous mordiller la couenne.
L’imaginaire collectif des Français d’aujourd’hui porte en fait la marque des Français d’hier – qui avaient été très marqués par les massacres perpétués par les esclaves révoltés.
Les représentations sulfureuses du vaudou, en France, et depuis plus de deux siècles, se perpétuent sans changer véritablement de forme. C’est ce qu’on appelle un lieu commun, ou une idée
reçue.
Il se perpétue aujourd’hui surtout grâce aux médias de masse, entre autres la télévision.
L’esclavage n’a plus d’actualité. Les quelques kilos de cerveau français perpétuent pourtant, en toute innocence, un argument de propagande, ancien d’il y a déjà deux siècles.
Que le cerveau fonctionne par imitation ne suffit pas à expliquer la persistance de cette idée…
Bien sûr, chez nous, la Mort est devenue tabou. Et nos représentations se sont appauvries en conséquence. Il est donc logique de donner une importance disproportionnée à ce que l’on considère
comme morbide dans les autres cultures. Mais il y a sans doute autre chose…
Posons donc quelques hypothèses de travail…
III
Les Grecs, dans l’Antiquité, se servaient de Kolossi, des poupées en bronze, de cire ou d’argile, et ils la transperçaient de clous. Ils pouvaient aussi la tordre ou la mutiler. Ils plaçaient des
cheveux de la victime à l’intérieur de la poupée quand ils le pouvaient.
Pourtant, une société grasse, comme la France, attribue les poupées d’épingles au vaudou haïtien.
Pourquoi ? Peut-être parce que les Grecs sont à la base de la culture occidentale, comme le dit une autre idée reçue appelée « le miracle Grec » et que les sociétés grasses sont
des sociétés civilisées, éduquées, soucieuses de défendre leur généalogie culturelle.
Il y a au Louvre une figure égyptienne, datant de deux siècles avant J.C. Elle est nue, ligotée, avec des clous enfoncés un peu partout.
Pourtant, une société grasse, comme la France, n’attribue pas les poupées piquées d’épingles aux anciens Egyptiens.
Pourquoi ? Peut-être parce que les Egyptiens nous sont suffisamment proches pour que l’on puisse les représenter au cinéma avec des acteurs blancs, sans que ça fasse rigoler. Je ne parle pas
pour le bonnet. (Essaye de faire un biopic sur Senghors avec Dujardin dans le rôle titre, ça va être beaucoup plus difficile...)
Un acteur est un être humain dont la profession est de jouer un rôle, sur une scène ou pour un écran.
Les sociétés pauvres jouent en général, pour les sociétés riches, le rôle de sociétés archaïques et dangereuse.
Avec le zombi agressif, issu d’une magie noire sulfureuse, une société riche comme la France perpétue un cliché parce que cela confirme intrinsèquement ce qu’elle considère comme sa supériorité
culturelle.
(Ci-joint, le "discours de Dakar" de Sarkozy, mais c'est juste pour être taquin.)
IV
Et là, vous me dites: "en quoi ça te concerne?" Eh bien... Au sein même de la socioculture française, et pour rester dans le domaine des
automatismes, les Noirs semblent victimes d’une forme de ségrégation qui les cantonne dans un certain type d’images.
Pour les femmes : dans des rôles de prostituées, d’infirmières ou de « sans-papiers »… Et pour les hommes : dans des rôles de « racailles », de
« sans-papiers », de vieux sages africains ou de vigiles/videurs… On a pu croiser quelques commissaires gueulards, calqués sur le « flic black new-yorkais », mais à la TV, pas
dans les salles…
Comme scénariste, ça me regarde un peu.
Cette constance dans les représentations favorise évidemment la persistance de clichés et de lieux communs, comme le zombi d’une part, comme « la racaille » des cités d’autre part – et
ça ne favorise pas tellement l’intégration des « minorités », comme on dit. (Et là, vous me sortez Rama Yade ou Harry Roselmack… C’est vrai, c’est un bon début. Ou si ça ressemble quand
même un peu à du marketing ? De toute façon, c’est pas le propos : je parle ici de représentations collectives – et ce ne sont pas deux cas particuliers, même s'ils sont beaux à
regarder, qui vont inverser la tendance...)
En tout cas, comme citoyen, ça me regarde un peu.
Or, des représentations de ce type - voyez-vous - on m'en propose long comme le bras, du matin au soir, des pleins tombereaux. Et tout ça pour me choper mon « temps de cerveau
disponible »…
Comme (télé)spectateur, consommateur, ça me regarde un peu itou.
Non?
Ce post fait suite à celui sur la DRAMATURGIE ; c’est une adaptation pour le blog
d’un court-métrage en cours de réalisation – et qui questionne, n'est-ce pas, les "représentations"... Comme il s'agit d'un "work in progress", toutes les suggestions et commentaires sont les
bienvenus.