La poubelle à passions déborde de bons sentiments
Rappel : L. s’humecte un peu les lèvres. Je ramène ses cheveux en chignon, puis je l’agrippe… une main sur la nuque, une autre sur le front… Je l’incline dans le bon axe…
Prologue I
Je brosse les dents de la tête d’L., puis lui donne une solution au menthol. Elle se gargarise, puis recrache. Moi, piteux :
- Je suis désolé.
- Pas autant que moi. T’aurais pu te retenir…
- J’ai pas pu.
- File-moi un chewing-gum.
Alors… Résumé des épisodes précédents : ça devient fastidieux de toujours répéter. La seule chose que vous avez besoin savoir, c’est que le chewing-gum susnommé est au guarana ; c’est une liane originaire d'Amazonie (sapindacées), qui produit des capsules rouges dont on extrait des graines riches en caféine et en tanins, ça rafraîchit l'haleine.
Pour le reste… R. cherche sa confiance perdue, et elle a engagé J. pour la retrouver.
Prologue II
- Ça va ?
- NON ! ça va pas ! Merde… C’est toi qui m’a dit : profite de ma bouche…
- Fallait pas me croire…
Je prends l’agrafeuse et me re-fixe le gland. Ah ! La salope… Elle n’a pas ménagé ses dents…
La tête d’L. me regarde, piteuse :
- Je suis désolée.
- Pas autant que moi…
Alors… Résumé des épisodes précédents : ça devient fastidieux de toujours répéter. La seule chose que vous avez besoin savoir, c'est que J. a retrouvé une jambe de la Confiance d’R..
Le choix du prologue vous appartient, je ne vois pas pourquoi le lecteur ne participerait pas un peu à l’aventure…
…
R. était mon premier amour. Le plus fort et le plus douloureux. Quand elle avait débarqué pour me demander de trouver Confiance, j’avais refoutu mon nez dans le vieux bouquet des roses fanées – ça m’avait fait repartir le cœur, et pas dans une direction recommandable.
Je me suis souvenu de son père. Elle en parlait beaucoup, à l’époque. Curieux mélange de haine et d’admiration. Y’avait sans doute des choses à trouver…
Ceci pour expliquer ma présence devant lui.
- Vous êtes son père ?
- Oui.
- Le fameux…
- Elle vous a parlé de moi ?
- Dès le premier soir.
- Avec l’alibi de l’alcool ?
- L’alcool aurait été nécessaire si elle avait honte de vous.
- C’est pas le cas ?
- Plus depuis longtemps.
Il a la gueule de traviole. Mais comme le regard est franc, ça donne le change. Il porte un truc contre son torse, que je reconnais pour l’avoir eu un jour entre les mains, tout contre moi.
Il vide son verre, et puis :
- Qu’est-ce qui vous amène ?
- Ce que vous portez en bandoulière.
- Son cœur ?
- Oui.
- Je ne peux pas lui rendre.
- Pourquoi ?
- Il doit rester avec celui de sa mère, aussi, voyez… Qui est là…
- Le cœur de votre femme se débrouille très bien tout seul.
- Pas le mien.
- C’est lui qui demande tout ça ?
- Qui d’autre ?
- La peur ?
Il réfléchit, et puis :
- Va pour la peur. Qu’est-ce que ça change ?
- Dans l’absolu ? Rien. C’est vrai… la solitude est la même…
Le père d’R. a pesé sur sa femme, avant de peser sur sa fille. Comme beaucoup d'ivrognes, il est ténu, tout à fait brindille, mais pachydermique dans sa façon de vous envahir.
R. en a conçu une grande soif d’indépendance. Et beaucoup de mauvaise conscience, vu qu'elle s'est tirée. Surtout : elle n'aime pas partager son espace, elle a mis trop de temps à s'en trouver un.
L’absence de Confiance – une partie, du moins – lui vient vraiment de son enfance…
Le père ne se doute de rien et campe sur ses positions :
- Je garde ce cœur.
- Allez… Moitié, moitié ?
- C’est pas des choses qu’on coupe.
- Filez-moi le vôtre, alors…
- Qu’est-ce qu’elle en fera ? C’est un raisin sec.
- R. m’a toujours dit le contraire.
- Oui, elle est gentille.
- Non, elle vous aime.
- Normal, c’est moi qui ai son cœur. D’ailleurs… Je vous vois venir : vous le voulez pour vous.
Je me retiens de lui visser l’embout de ma clope entre les yeux. Je laisse passer un peu de temps, et puis :
- Son cœur… Je le veux pour elle.
- Menteur.
- Si, si. Elle y mettra ce qu’elle veut.
- Oh ! Un détective, par exemple ?
- Elle m’a déjà dit non.
- Elle a longtemps pensé me dire « non » à moi aussi – et voyez : elle m’aime.
- Oui, mais vous… Vous êtes son père.
- Ah ! Vous m’avez presque convaincu. Mais… Non. Pourquoi vous ne vous contentez pas de son cul ? Pour les amateurs de blancheur, c’est quelque chose comme l’Ecole Universelle.
- Pour les amateurs de velours et de sucrerie aussi.
- Vous avez l’air de bien le connaître.
- C’est ce qu’elle montre le plus facilement. Surtout si vous êtes du genre « à poigne », avec un petit côté sale con. Ce qui lui permet de joindre les facilités de l’indifférence aux plaisirs d’être bousculée…
- Oh ! Et c’est de ma faute ?
- Elle le suggère souvent.
Oui. R. a honte qu’on l’aime – et ça lui plaît parfois qu'on la dégrade. Curieux, non ?
Le père vide un énième godet :
- Vous savez quoi ? C’est elle qui me l’a donné, ce cœur. Elle l’a laissé ici. Je l’ai pris, c’est tout. Elle peut croire qu’on lui vole, certes, mais… Dans le fond, c’est elle qui gère…
- Bon… Laissez-moi regarder à l’intérieur, au moins.
- Si vous voulez. On prend une bière, après ?
- Ça marche.
C’est donc dans sa famille, que j’ai retrouvé le cœur de la confiance de R.
Je l’ai bien ouvert, pour regarder dedans…
Eh bien, je ne m’y suis pas vu. Rien. Pas la moindre trace de J. ; pire que l’Arlésienne… Même pas un début de sentiment. Pas le plus petit souffle d’amourette. Nada. Que dalle. Même Bigfoot a plus de réalité. Déprimant…
Et puis je suis reparti, un peu maussade et nauséeux, un peu plus gris aussi – de ce gris pâle et transparent qui nous rapproche chaque jour de la poussière finale.
En tout cas, j’avais retrouvé le cœur, mais – pour l’instant – pas moyen de le rapporter. Trop compliqué.
Ah ! Les parents… Dès le lendemain, c’est moi qui débarque chez les miens…
- J. ?
- Bonjour papa.
- Qu’est-ce que tu fais ici ? Avec un fusil en plus ?
- C’est qui, ça ?
- La femme ?
- Oui. Cette femme. Là. C’est pas la tienne que je sache !
- Non, c’est une vieille maîtresse.
- Et elle s’appelle ?
- Dépréciation.
- Elle vient d’où ?
- Du latin depretiare.
Un coup de chevrotine – et Dépréciation s’éparpille jusqu’au plafond, dans un éclatement circulaire de gencives et de cellules grises, comme au pochoir.
Mon père essuie ses lunettes, puis :
- Tu restes pour dîner ?
- Non, j’aime pas le tartare…
Le corps sans tête glougloute sur le canapé. Je me dirige vers la sortie. Déjà Dépréciation se lève et avance à tâtons, bras tendus, vers la salle de bain, pour se refaire une beauté…
Je sais pas à quoi ressemble la salope que votre famille vous a laissé en héritage, mais celle-ci est une vraie teigne…
…
J’ai posé ma tête sur le ventre d'R. ; elle regarde le plafond, perplexe. Elle connaît son plafond par cœur, pour y avoir usé ses insomnies à chercher des choses, des formes, comme avec les nuages, mais là… elle comprend pas… elle soupire :
- Je te plais plus ?
- Si…
- T’es bien le premier qui débande comme ça…
Elle me caresse en souriant :
- Mais… J’aime bien te sentir comme ça.
- J’aime bien aussi…
- Je sens que tu te détends…
Silence.
R. :
- T’es là ?
Oui. Je suis là. Mais je me suis endormi. Je suis bien.
…
- Ça pue.
« Et alors ? » Fais-je semblant de m’inquiéter, en soufflant la fumée vers le plafond.
La tête d’L. me toise en toussotant :
- Ça te fait une haleine de chacal.
- Idéal pour se fondre dans la France d’aujourd’hui.
- Arrête de fumer.
- Pourquoi ?
- Ça me dérange.
- Et une raison valable, t’en as une ?
- C’est pas bon pour la planète.
- Le taux d’imbécile au mètre carré la rend déjà infréquentable.
- Et la Nature, bordel ?
- T’aimes bien la Nature, toi ?
- Oui.
- Putain. T’es pas rancunière…
J’écrase mon cigarillo. La tête d’L. continue :
- Pourquoi t’es de mauvaise humeur ?
- Je crois que je l’aime.
- R. ?
- Qui d’autre ?
- JAMAIS S’EPRENDRE D’UNE CLIENTE !
- Jamais s’éprendre, tout simplement. C’est Henriette qui le dit.
Henriette. Une salope de mes amies. Toujours de bons conseils. Je l’écoute jamais. Quel con.
La tête d’L. secoue la tête. Enfin, elle se secoue elle-même :
- Qu’est-ce tu fais, là ?
- Ça se voit, non ? Je sculpte un bras.
- Pour Confiance ?
- Pour qui d’autre ?
- Mais… C’est pas son bras !
- Celui-la va peut-être lui plaire.
- C’est ça, ton enquête ?
- Et pourquoi pas ?
Ravi de ce clin d'oeil... enfin quelqu'un qui me colle pas de l'amour là ou y 'en a pas !
Pour Dépréciation, hélas... bon, je peux filer un coup de main, mais je crois que c'est le genre de garce qu'il faut buter soi-même, tout seul, sinon ça compte pas...
- Oui.
- Putain. T’es pas rancunière… "
celui là, je me le mets dans le panthéon des répliques qui font mouche.
et sinon, j'aime beaucoup ta façon de faire.
(j'ai dit ça moi? non, j'ai pas dit ça??!!)
Déjanté à souhait, et quel style! Je reste toujours un peu déroutée (ben ouais, mes cadavres à moi sont plus terre à terre!) mais pas au sens "ok, je passe mon chemin", plutôt "hm, je reviendrai"...
Pour la T°, ça mitonne tranquille, mais j'attends les suites et fin pour me prononcer définitivement - car c'est de mon pognon dont il s'agit, bordel.
Et puis Francis Bacon aussi, pour les dessins / photo-montages - car en plus, tu dessines ??
Merci pour le lien :-)
Bises