Jeudi 2 juillet 2009

 

L’AMOUR VIENDRA, PETITE

chapitre IV 

 

Résumé des épisodes précédents : R., le premier amour de J., l’a engagé pour retrouver Confiance, qu’elle a perdue.
J. a retrouvé une jambe de la Confiance d’R.
Le cœur, aussi – mais il est hors de portée.
Et comme les choses sont faites pour se compliquer, J. retombe amoureux d’R., alors qu’elle-même ne partage pas ses sentiments…
Enfin, pour tenter d’accélérer l’enquête, J. commence à fabriquer un bras, un faux bras de Confiance !

... 




J’entre dans un bar.

R. est là. Avec un autre homme. Un homme dont je tairai le nom parce que ça n’a aucun intérêt. Elle guette ma réaction, elle.

Je vais m’asseoir, sans rien dire – je bois mon verre, tranquillement. Je regarde ma gueule en reflet sur le comptoir ; le zinc me fait des dents en or. Je me souris, comme font les babouins dans les marres.

Le mec, lui – celui dont je ne dirai pas le nom – dévore R. des yeux, sans se cacher.

Puis il ricane et se relève. Il s’en va vers la sortie. Il passe devant moi :

-      C’est toi qui t’y colles, ce soir ?

-      Et pourquoi pas ? J’ai besoin de tendresse…

-      Elle te dira que des saloperies.

-      Elle me les dira magnifiquement.

-      Ouais… avec la bouche qu’a sucé tout le quartier.  Enfin… je dis ça… Si tu retrouves des choses, entre deux molaires… faudrait pas que ça t’étonne…

Et puis il se barre.

Quand je vous disais que c’est le genre de mec dont on n’a pas envie de retenir le nom….

R. me regarde en coin. Elle se rapproche un peu. Elle minaude, en souriant ; elle imite ma posture ; mes grimaces, mes dents sur le zinc.

Quelqu’un met de la musique, « Why don’t you do right », la version de Peggy Lee ; R. se lève d’un bond :

-      Cool ! J’aime bien ce morceau…

Elle me touche du bout des doigts et se met à danser, les épaules en arrière.

Un pilier de bar arrive, le genre sentinelle, poisson-pilote :

-      Tu lui vois quoi, dans les yeux ?

-      Quelque chose comme de la musique.

-      C’est l’Amour.

-      Non. C’est juste de la musique. Quand je sentirais de la cannelle flotter dans les timbales…

-      Tu sauras que tu l’aimes ?

Je réponds rien. Pas possible. Ça me reste en travers de la gorge. Ça coince quelque part, entre le cœur et la glotte. Et pour cause : je sens de vague effluves de cannelle et de chevrotin me taquiner les narines ; ça fait comme les sorcières de MacBeth… des odeurs hystériques suraiguës, pas de quoi pavoiser !

Nom de Dieu ! Ce feu, là... Je retombe en amour... 

 

Je la raccompagne, on se bécote. J’ai des scrupules, encore, à lui refiler le bras que j’ai fabriqué de toutes pièces. On avance dans un couloir, façon crabe, l’un dans l’autre. Elle m’arrête ! Je la regarde :

-      Qu’est-ce qui se passe ?

Elle désigne du doigt un détecteur de mouvement.

On ne bouge plus. La lumière s’éteint. Je comprends pas. Qu’est-ce qu’elle veut ? Et là, elle me dit de sa voix la plus sexuelle :

-      Et maintenant ? Tu me déshabilles…

-     

-      Sans rallumer la lumière.

Ah ! Elle veut jouer… Bon… Je m’avance LENTEMENT vers elle, et je mets ma main sur sa ceinture. Une boule de chaleur dans l'estomac. Mon cœur bat sous la braguette.

Dans la pénombre, elle glousse. Elle murmure en boucle « sans rallumer… »…

J'y arrive pas ! Et je paye le plaisir de voir ses seins dans l'escalier en la voyant partir, en petite culotte, jusqu'à son appartement.

Je peux suivre son rire à la trace, qui me mène jusqu'à la chambre.

-      J. ? Tu leur racontes quoi, à tes potes ?

-      Sur toi ? Je leur raconte rien.

-      Mais… Tu le ferais comment ?

-      Je sais pas… Comme tu le mérites.

-      Genre : c’est une pute ?

Je me colle à elle :

-      « Son corps est doux, sucré, avec de petites vapeurs de musc et de houblon… Il est rouge sous la barbe et piqueté quand on lui souffle dans l’oreille. Le fond est tendre, mais corsé. Pour le reste, R. est rafraîchissante. Et il y a de quoi s’oxygéner pour la canicule qui s’annonce ; un petit vent frais qui lui coule naturellement du visage… A consommer sans modération. »

Je la regarde. Et puis :

-      Je t’aime.

-      Mon cul !

-      J’aime aussi ton cul, oui.

Elle rigole. Du coup, je rigole aussi. Mon aveu ne rencontre rien. Comme beaucoup de soupirs, il est trop faible pour faire naître un écho.

Y’a des choses qui se gueulent, quoi qu’on dise.

Pourquoi elle me rend témoin de ses autres histoires ? Je sais pas si c’est l’absence de Confiance, qui la pousse dans ces délires, mais ça m’oblige à prendre les devants :

-      Tu sais quoi ?

-      Non.

-      Je vais t’emmener chez moi, te faire couler un bain… Et dedans, y’aura des sels parfumés, des huiles essentielles aussi… Et puis, toi… au milieu…

-      Tu seras là ?

-      Juste en face. Et, entre nous…

-      Entre nous ?

-      Un petit ramequin flottant, avec des fraises. Une coupe de champagne n’est pas exclue…

-      Pourquoi t’es si gentil ?

-      Je suis de bonne humeur.

-      Pourquoi ?

-      J’ai trouvé un bras…

... 

 

Le lendemain, le fameux bras avait disparu.

Enfin… Disons plutôt que R. l’avait balancé.

Où ça ? Allez savoir…

Oh ! Elle l'avait accepté, le bras, allez pas croire ! Avec force suçotages, en plus... primes buccales, câlins, mousse et velours. On s'était, comme ça, rassasié de babines jusqu'à pas d'heure... Et puis, au milieu de la nuit, R. est sortie de mon lit. J’ai vu sa silhouette féline sautiller jusqu’à mon bureau, où reposait le bras. Tout en silence ; elle marchait pas, non, elle picorait le sol du bout des pieds.

Elle s’est sauvée par la fenêtre, dans la gouttière.

Sur mon bureau, y'avait plus rien. Juste la paperasse habituelle.

Et puis… Elle est revenue, sans le bras de Confiance.
 

...
 

Je peux compter ses cheveux du bout des doigts, souffler sur sa nuque les arrhes d’un baiser… chercher le poivre que l’été met sur sa peau… eh, ben : dès que je m’y risque, elle m’envoie chier.

Elle est fatiguée, R., en ce moment. 

Dans le fond, je sais très bien ce qui se passe…

La jambe du chapitre 2 ne va pas avec le reste. En fait, c’est une vieille jambe, du temps que R. confondait confiance en soi et potentiel de séduction.

 

J’ai bu mon whisky et j'ai commencé mon rapport…

 

Sur mon bureau, la main de Confiance continuait de tapoter – toc, toc, toc…

 

 

BILAN D’ENQUÊTE N°1

 

A l’attention de la cliente

 

 

Le cœur n’est pas perdu ; il est en famille. Y'a qu'à voir le chapitre 3.

 

Quant aux autres morceaux… jambes, entre autres… Force est de constater que la cliente les dissémine elle-même pendant ses moments de lassitude, au gré des rencontres ou des événements.

 

Une enquête prolongée visant à récupérer tous les morceaux se heurterait aux propres résistances de la cliente qui – si je peux dire – prend le risque de se perdre puisqu’elle se cherche.

 

De fait, la cliente n’a pas vraiment perdu Confiance – elle ne l’a jamais eue. Ou plutôt : elle essaye plusieurs sortes de Confiance, les ajuste, les peaufine. Y renonce. Y revient. Laisse au temps le soin de patiner l’ensemble.

 

 

Dont acte : je ne sers à rien.

 

J’aimerais qu’elle puisse se goûter par ma bouche ; je lui trouve les vertus d’un alcool rare, très indiqué pour l’insomniaque… Ça ne la fera pas dormir, mais ça donnera du charme à ses nuits blanches…

La tête d’L. me regarde, ses yeux se voilent – je sais pourquoi : ils sont chargés de pitié…

-      Tu te sens comment, dans cette relation ?

-      Epais. Pataud. Et… démuni… Trop gentil pour m'intégrer dans sa vision tragique des choses. Trop gentil. Moi. Un comble...

 

 

-      J. ?

-      Bonjour papa.

-      T’as pas ton fusil, aujourd’hui ?

-      Le fusil ne sera pas nécessaire.

-      En effet. Dépréciation n’est plus là.

Il y avait une femme, pourtant. Que j’ai indiquée du menton :

-      Et c’est qui, ça ?

-      Tristesse. J’ai pensé que tu voudrais la rencontrer.

Mon père s’est levé. Et puis il est parti.

Tristesse était belle.

Un peu ravaudée, mais…

Elle a posé son front sur ma poitrine ; j’ai fait glisser ma main sur sa nuque. Ma langue a picoré sa peau, jusque sous son oreille. J’ai senti son pouls s’accélérer. J’ai pensé lui mordiller le lobe. Mais…

 

 

Je l’ai baisée à mort, à même le canapé.

 

A suivre, juste là...

 


L'illustration de ce chapitre est de Giacomo Patri (1898 - 1978)



Et pour « Why don’t you do right », la version de Peggy Lee, c'est juste en-dessous...

Par Jerome - Publié dans : Les enquête de J. - Communauté : Les franc-blogueurs
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Commentaires

Tu dissèque formidablement les sentiments . Ce J, avec son amour pathétique pour sa garce flamboyante... me crève le coeur tiens...
Commentaire n°1 posté par Henriette mauvaise foi le 02/07/2009 à 06h19
Je savais bien qu'il y avait encore quelque chose à crever sous le cuir épais d'Henriette. ;)
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 07h58
De la cannelle? J'aime bien la façon dont J vois l'Amour...
Commentaire n°2 posté par Mrs D. le 02/07/2009 à 09h39
J. voit l'amour, dommage que l'amour ne le voit pas. En même temps, l'amour est aveugle, hein ?
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 09h51
"souffler sur sa nuque les arrhes d’un baiser", très joli ça.

pour le reste, toujours aussi épaté par ta faculté à parler d'un tas de choses sans avoir l'air d'y toucher. Et t'as vraiment une écriture qui colle parfaitement au style. Encore bravo.
Commentaire n°3 posté par Stipe le 02/07/2009 à 10h48
Merci Stipe. J'espère que l'ensemble se tiendra. Dès demain, je bascule dans l'expérimental...
Et toi ? Quand est-ce que tu nous fais un feuilleton ? 
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 10h56
Un passage attire mon attention : la cage d'escalier et son détecteur de mouvement comme challenge ultime avant l'abandon charnel.
Depuis toujours l’obscurité des portes cochères suscite bien des fantasmes. Mais au fil du temps, débarrassées de leurs concierges grincheuses, elles sont devenues lumineuses, d’abord éclairées par ces plafonniers à minuterie et désormais équipées de détecteurs de mouvement qui illuminent instantanément la cage d’escalier (détecteurs de mouvement… dérive sécuritaire qui vient parasiter ces haut lieux de fantasme !)
Non seulement exposé au risque d’être surpris par le voisin du 4e qui rentre son caniche, ce petit jeu sensuel est mis au défi de cette lumière impromptue.
Si J. échoue à ce défi, c’est peut-être parce qu’il n’est pas du genre tactile ; le toucher n’est pas son fort contrairement à son odorat et son goût. Ou il est trop concentré sur son « estomac », « son cœur » et sa « braguette ». Pas sur sa main, ses doigts, la pulpe du bout des doigts. A moins qu’il ne soit difficile de contenir une R., qui part littéralement en morceaux.
Moi, j’ai pas de technique infaillible sauf l’idée d’une longue et lente caresse, qui unit deux corps pour n’en faire qu’un ; un seul mouvement à peine perceptible, un plaisir délicat, délicieux.
Commentaire n°4 posté par La niña negra le 02/07/2009 à 11h45
Hum... je devrais peut-être lancer l'idée d'un détecteur de mouvement au-dessus des lits, pour obliger - sur un mode ludique - les mecs à ne pas se précipiter comme des brutes... A tout faire lentement, très leeeeennntement... J'en connais qui vont me maudire ! :D
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 12h00
tu aurais peut-être dû l'intituler "l'amour reviendra (peut-être), mon gars !" parce que pour R. les choses ne s'arrangent pas... :(
Commentaire n°5 posté par virginie le 02/07/2009 à 14h13
Si l'amour s'arrangeait avec le temps, les vieux ne seraient pas si fragile du coeur. ;)
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 15h03
J'ai pris ce roman en marche. Il faut que je revienne à son début. Sois sur que je le ferai
Amicalement Jérôme
Nettoue
Commentaire n°6 posté par Nettoue le 02/07/2009 à 15h01
Merci nettoue ; ne voulant pas accaparer l'internaute plus que de raison, j'ai fait une nouvelle en 5 chapitres, juste de quoi couvrir la semaine. Avec, en plus, des résumés au début. 
Amicalement itou !
Réponse de Jerome le 02/07/2009 à 15h06
ils sont à la fois touchants et pathétiques, tes personnages... on ne sait pas trop si on veut les aimer ou pas. Et ça ça me plaît!
Sans parler du style qui sert parfaitement une histoire rondement menée...
Commentaire n°7 posté par poupoune le 02/07/2009 à 21h32
Je pousse le bouchon un tout petit peu plus loin dès ce soir... Je suis assez impatient d'avoir votre point de vue sur la chose...
Réponse de Jerome le 03/07/2009 à 00h10
Je ne vais pas m'étaler à chaque fois, comme je lis tout d'une traite, mais je t'assure que tu as un niveau d'écriture très impressionnant. Tu as une ampleur dans ton talent qui me laisse toujours aussi perplexe.Si j'étais un éditeur, tu serais déjà repéré et fiché.
Commentaire n°8 posté par Ayaquina le 05/07/2009 à 17h11
J'ai jamais fait de démarche, parce que j'avais rien à proposer... Avantage du blog : ça m'oblige à écrire ! :D

On verra plus tard, du coup. Merci de me dire tout ça ! ;) 
Réponse de Jerome le 05/07/2009 à 17h30

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