Lundi 29 juin 2009 1 29 /06 /2009 00:20


Cette semaine, dans "la poubelle à passion déborde de bons sentiments" : une nouvelle en 5 chapitres. Et c'est publié au rythme d'un chapitre par jour. Avec, dans le lot, un bonus surprise... Et puis j'ai ajouté quelques gravures sur bois, ou des encres à la plume, par des maîtres du genre - à une ou deux occasions, j'ai fait moi-même les illustration. Enfin, vous verrez...


L'AMOUR VIENDRA, PETITE

chapitre I
 


-       J. !
-       Quoi ?
-       Tu fumes trop…

La tête d’L. me regarde de biais ; elle supporte pas l’odeur du tabac froid. Elle supporte pas grand-chose, à vrai dire. Peut-être pour ça qu’L. me l’a laissé en dépôt, juste après « femmes criminelles ». 
J’aurais préféré un chèque. Mais, bon.
Je fouille au fond de mes poches, pour rassembler le tabac ; trois pantalons suffisent pour une cigarette digne de ce nom.
On frappe à la porte. Je fais le mort – genre où j’excelle.
Peine perdue : le visiteur entre quand même.
Le visiteur est une visiteuse.
-       J. ?
-       C’est moi. Et vous ?
-       A ton avis ?
Cette voix… je relève la tête.

R. !

La fameuse. Mon premier amour. Sans doute le plus tragique. On s’était dépucelé l’un l’autre au cours d’une nuit sans lune, et puis… 
R. est ce qu’on appelle une salope flamboyante, un genre plutôt fougueux mais que les hommes ne savent pas comprendre et assument encore moins. Elle est belle, indépendante, elle aime le cul, voilà tout… Libre comme l’air, comme les microbes en somme : portée par le vent… se posant là où les résistances sont les moins fortes…
J’allume ma clope, et puis :
-       Je suppose que tu viens pour t’excuser ?
-       Monsieur fait de l’esprit ?
-       Avec les femmes ? Tout le temps ! Je ne veux pas qu’elles m’aiment pour mon seul physique. (Dis-je sans prendre la peine de rentrer le ventre.)
La tête d’L. lève les yeux vers le plafond. Je sais pas ce qu’elle lui trouve, au plafond, vu qu’il bave aux lambris, mais c’est un geste dont elle a l’habitude – et qui signifie qu’elle se marre en dedans.
Je me cale dans mon fauteuil :
-       Bon… qu’est-ce que tu me veux ?
-       Ce que je veux ?
-       Oui.
-       J’ai perdu confiance en moi…
R. n’est pas une fleur d’élevage ; elle sent le grand air et les emmerdes ; elle commence juste à se faner sur le coin des yeux, et ça la rend d’autant plus érotique – et elle me dit ça, « j’ai pas confiance en moi », en se mordant les lèvres : c’est très sensuel.
Et déjà me reviennent les vieux soupirs.
Nouveau regard d’L. vers le plafond, où la peinture s’écaille et pendouille comme un espoir déçu.
Le vieux pro qui dort se réveille en moi :
-       Où c’est que tu l’as vue pour la dernière fois ?
-       Qui ?
-       Ta confiance en toi ?
-       Dans un miroir.
-       Je m’en serais douté… Le miroir, tu l’as encore ?
-       Oui. Mais je ne m’y reconnais pas – ou plutôt : ce que je reconnais ne me plaît pas.
-       Ça va pas durer.
-       Faut pas que ça dure. C’est pour ça que je suis ici.
-       Qui te dit que j’accepte ?
Je n’ai pas le temps de finir mon laïus : R. lance son tee-shirt1 en l’air et me saute gaiement sur la bite, d’un air mutin qui ne souffre pas le refus.
Pour prévenir d’office tout nouveau regard d’L. vers le plafond, je la recouvre d’un drap, comme on fait pour les canaris.
-       J. ?
-       Quoi ?
-       Pourquoi tu voulais que je m’excuse ?
-       Je sais pas. Pour m’avoir fait du mal ?
-       Tu m’aimais. Moi pas. Y’a rien à ajouter.
Ah ! je le savais… Au début, on avait de vraies extases, R. et moi. On s’est aimé par-là, sur les bords de la Seine : on a gazouillé sur le ton du printemps, tout le long des halages. On n’a pas gazouillé longtemps. Ni sur le même rythme. Par la suite elle s’est mise à me raconter ses autres histoires, les « à-côtés »… Elle en avait plusieurs, des « autres histoires »… Enfin… Je ne vais quand même pas raconter par le menu… Mais d’être comme ça pris à parti, comment dire ? Ses confessions ne me réussissaient pas, m’emmerdaient même absolument.
Je demandais pas grand chose, pourtant : juste qu’elle me mente.
Mais, non : elle m’en mettais plein la gueule, avec le prétexte dérisoire de l’honnêteté !
Chaque fois que je lui titillais les muqueuses du bout de la langue j’appréhendais d’y trouver des restes nonchalamment laissés par l’un de ses amants. Les débris du plaisir ne se partagent pas dans la bonne humeur.
Je sentais alors passer la nostalgie des premiers vœux, des langueurs initiales, de ces petites choses là…

« Je commence par quoi ? » dis-je en remontant ma braguette.
-       C’est toi le pro. Qu’est-ce tu veux que je te dise ?
Une femme aussi dynamique, qui prétend qu’elle n’a pas confiance en elle, cache en général une ambition contrariée : elle s’estime suffisamment pour ne pas remettre en cause ses rêves, mais pas assez pour s’affirmer à voix haute sans l’alibi de la réussite.
Elle attrape son sac. Elle l’ouvre. Il y a une main dedans.
-       C’est quoi, ça ?
-       Une main.
-       C'est dégueulasse.
-       Je t'en prie.
-       Qu’est-ce qu’elle fout là ?
-       C’est tout ce qui me reste.
-       De quoi ?
-       De confiance en moi. J’ai préféré te l’apporter…
R. dépose la main sur mon bureau.
Et puis… la main s’agite, se met sur la paume, et pianote sur mes papiers, toc, toc, toc, impatiente, énervée. Pas de doute : un vrai morceau d’assurance et de hardiesse ; serein, exclusif, pas content – toc, toc, toc…
De dessous son drap, la tête d’L. s’inquiète : « qu’est-ce qui se passe ? »
Mouais… L’affaire s’annonce des plus tordues…

 

La suite ? C'est ...
 

L'illustration de ce chapitre est de Lynd Ward (1905 - 1985)


Tee-shirt : ce mot est un anglicisme. Le Journal Officiel propose ticheurte, camisette, maillot. Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais peut-être qu’on peut l’envoyer se faire foutre, Le Journal Officiel

Par Jerome - Publié dans : Les enquête de J. - Communauté : Les franc-blogueurs
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