Vendredi 3 juillet 2009

 

L’AMOUR VIENDRA, PETITE



chapitre V 


Résumé des épisodes précédents : j’ai tenté, le mieux possible, de parler d’Amour… Mais… Le chapitre V, malgré la lettre qui fait le chiffre, n'est pas le V de la victoire.
 

 

 

Je fouille la poubelle et débusque une vieille bouteille de Jack Daniel’s. La petite corolle d’or brun, au fond du culot, n’est plus qu’une croûte de caramel un peu merdeuse.

La femme qui vient d’entrer dans mon bureau, en revanche, n’a rien perdu de son aura depuis le chapitre 1.

Je porte pourtant sur elle ce regard en coin du mec qui commence à s’essouffler.

Elle est belle ; féline, odorante. Enfin… Vous le savez mieux que moi puisque je vous parle d’elle depuis plus de…

-      J. ?

-      Quoi ?

-      T’arrêtes l’enquête ?

-      Y’a pas d’enquête, R. Y’en a jamais eu…

-      Tu l’as pourtant très bien menée !

-      Oui. Je suis très doué pour les choses qui ne sont pas faites pour exister…

 

-      J. ?

-      Bonjour papa.

-      Lâche ce fusil.

-      Pourquoi ?

-      Je viens juste de repeindre le mur.

-      C’est qui, ça ?

-      Tu sais très bien qui c’est.

-      Hum… Elle a changé de tête.

-      Vu comment tu l’as ventilée la dernière fois…

-      Elle a changé de tête, mais pas de nature…

Je vise. Et hop ! Un coup de chevrotine – Dépréciation éclate en gerbe, jusqu’au lambris. Des copeaux de viande molle viennent moucheter le veston de mon père. Il enlève d’une pichenette un reliquat de gencive sur son épaule, puis :

-      Tu vas continuer longtemps ?

-      Tant que cette salope se ravaude.

Je me dirige vers la sortie.

Déjà Dépréciation se lève et, bras tendus, titube vers la salle de bain…

Oui : tant qu’elle rafistole et persiste, faut la flinguer, lui parler le langage du feu, sans compromis – sinon… Comment dire ? Incrusté dans ma vie comme une huître à Cap Ferret, Dépréciation prend ses quartiers d’été dans mon caleçon, avec pour résultat des mollesses déplaisantes… Et je parle pas de mon moral, qui tombe encore plus bas que ma virilité. Non : Dépréciation, faut la flinguer, voilà tout ; pas de trêve, rien.

 

 

Parler d’Amour ? Hum… Les histoires d’Amour se ressemblent toutes.

Et puis l’Amour est un bien grand mot. Dans l’absolu, mais aussi pour cette histoire – qui peine à seulement dépasser l’amourette, malgré mon obstination.

Alors, bon… je peux parler de cul, c’est-à-dire colorer d’une libido échevelée la romance triviale d’une enquête surréaliste… Sauf que. Les histoires de cul sont inextricables. Et puis, dans le cas qui nous concerne, personne n’est dupe.

 

La tête d’L. n’en finit plus de me prendre en pitié. Une tête sympa, en somme. La bonne copine.

-      T’arrêtes l’enquête ?

-      Y’a pas d’enquête, L. Y’en a jamais eu…

-      Je te sens amer.

-      Tu me sens bien.

-     

-      Je la trouve narcissique, R. ; elle a pas changé, depuis notre première rencontre. Cette histoire de Confiance… je me suis fait avoir comme un bleu…

-     

-      Y’a autre chose. Comme si… on dirait qu’elle vérifie chaque jour qu’elle est bien conforme à l’image qu’elle veut avoir d’elle-même. 

-      Et ?

-      Parfois… ça colle pas.

-      Et ?

-      Elle déprime.

-      Et ?

-      Elle fait le vide. Elle estime qu'elle a perdu Confiance. Elle se laisse un peu aller... sans trop se perdre de vue... comédienne, quoi... elle a le malheur un peu cabot, "qu'on s'occupe de moi", elle a l'air de dire... Et y'a toujours un J. pour se croire opportun. Et puis elle redonne un p’tit coup de polish à son reflet… Et elle s'en va, sans toi, parce que dans le fond elle se trouve mieux toute seule. Plus "libre". Tu parles ! Elle est surtout fascinée par le spectacle de sa propre intransigeance.

-      C’est de son âge. 

-      Peut-être, mais… dans le cas de R., ça va pas lui faciliter la vie. Quoique, après tout… On rêve tous au-dessus de nos moyens…

 

L’enquête

 

-      Y’a pas d’enquête, R. Y’en a jamais eu…

-      Mais… Et Barbe Bleue ? Mon père ?

-      Fantaisies.

-      Tout ça n’était que du bluff, alors ?

-      Disons que chez moi l'esbroufe était sincère tandis que chez toi la sincérité n'était qu'esbroufe.

-      T'es chiant avec tes sarcasmes... on sait jamais ce que tu penses... c'est pour ça qu'on se passe à côté...

 

 

Bilan d’enquête

 

A l’attention de la cliente

 

 

Le niveau de violence de R. est proportionnel à ses mauvaises expériences passées. Et dans le domaine de l’Amour, elle fait aujourd’hui payer les peaux cassées.

 

Confiance reviendra d’elle-même.

 

Ça fonctionne par cycle.

 

 

-      J. ?

-      Oui…

-      C’est un peu court, comme conclusion…

-      Il m’a fallu plus de cinq chapitres pour en arriver là !

-      Tu regrettes ?

-      Non. D’ailleurs, autant que ce soit dit : j’ai vraiment eu beaucoup de plaisir à mener cette enquête pour toi.

-      N’empêche. Ta conclusion… C’est court quand même…

-      Pas pour moi. Et puis… tu le sais… Je suis quelqu’un qui s’use et qui s’en va…

-     

-      Et puis… une autre enquête commence, pour moi…

-      Déjà ?

-      Je ne suis pas du genre à rester dans un bureau !

 

Ils s’embrassent. Dehors, il fait beau. C’est chouette.

 

EPILOGUE

 

R. n’est pas amoureuse de moi. Elle aime – à la rigueur – l’amour que je lui porte. Elle l’aime avec toute l’affection dont elle est capable à mon égard. Comprendre : un peu de tendresse et beaucoup de prudence, une prudence faite de doutes persistants, d’énervements ponctuels et de désirs plus ou moins satisfaits. Avec, parfois, l’alcool aidant, l’impression d’être amoureuse. 

 

Elle dit qu’on « se passe souvent à côté »… Elle ajoute : trop de sarcasme, de masques, de faux-semblants. Ma faute, encore ! Bon… C’est possible.

Mais… J’ai déjà tombé tant de masques que retirer les deux ou trois qui restent reviendrait à me gratter l’épiderme. Et ça, je crois qu’elle le comprend mal…

 

Du coup, j’ai peur de déplaire… je suis moins spontané, plus en retrait… Depuis quelques jours, je ne lui parle plus qu’avec gêne, mille précautions, comme si je marchais sur des œufs, attentif à la moindre « faute de goût », au plus petit « déni de bonne humeur »…

 

Je me sens tout mou, rabougri… pire qu’un môme en faute, retour de l’école… Et cet homoncule geignard, je ne me reconnais pas dedans…

 

En amour, je suis un marathonien, pas un sprinter… Et – pourquoi le cacher ? – j’ai mal calculé la distance sur ce coup : le souffle me manque.

 

Et puis. De toute façon. R. est-elle seulement sincère quand elle déplore nos tangentes et nos passages de biais ?

Hum… Peut-être, après tout.

Sinon… au pire… Je me dis qu’elle aime assez l’Amour pour se chercher des explications quand la sauce ne prend pas. Et qu’elle est suffisamment gentille pour ne pas me renvoyer à la gueule ma propre incapacité à lui inspirer autre chose que de la tendresse.

C’est une optimiste, d’une certaine manière. Et… Quand elle dit qu’on « se passe à côté », elle propose malgré elle une solution – moins de paroles, moins d’analyse, que du « mieux » en perspective… de la folie, du désir. Rien que du spontané, de l’improvisation… que sais-je encore ?  Du rêve, du feu, du sexe – tout l’opéra ! Comme je disais : elle rêve au-dessus de ses moyens - et malheur à celui qui lui rappelle !

 

Moi, cette hystérie, je n’en suis capable qu’un jour sur deux. Pour que ça tombe pile, faudrait sortir les calepins, prévoir, s’organiser – tout ce qu’elle déteste.

 

Reste alors la possibilité de prendre nos névroses comme elles viennent.

 

Avec simplicité.

 

Mais.

 

Dans l’Amour, dans le nôtre en tout cas, dans cet amour avorton, menteur, bancroche en diable, non : rien n’est simple. « L’amour est un chien de l’Enfer », comme dirait l’autre – j’ajoute qu’il pisse n’importe où, sur les bornes d’incendie comme sur l’espoir… peu importe, semble-t-il, du moment que c’est volumineux et à portée de vessie… Un vilain cabot, en somme, qui mord et ne donne jamais la patte, et ne peut s’empêcher de se visser le museau dans les braguettes les moins fréquentables…

 

Peut-être essayerons-nous, dans une autre vie, d’éduquer un peu ce vilain clebs ?

 

J’ai, pour l’heure, les griffes un peu molles… le regard fuyant… la patte un peu traînante… Le temps de retrouver mes ergots, voilà donc la fin de cette histoire… Je traîne trop de choses inutiles – il est temps de solder les plus encombrantes ! Tout ça fut, en somme, mon dernier flirt avant liquidation…

 

D’ici là… Je me tire… Mais… Attention ! Pas n’importe comment ! Encore faut-il le faire avec brio ! Et donc :

 

-      J. ?

-      Bonjour papa.

-      Qu’est-ce que tu fais ici ? Avec un fusil en plus ?

-      C’est qui, ça ?

-      La femme ?

-      Oui. Cette femme. Là. C’est pas la tienne que je sache !

-      Ben… C’est Tristesse.

Je ne l’ai pas reconnue. Faut dire que la dernière fois, je l’ai prise à la hussarde, la tête dans les coussins – en effet, je préfère quand la Tristesse me tourne le dos…

En tout cas… BOOM ! Un coup de chevrotine – et je m’éparpille jusqu’au plafond, dans un éclatement de mucosités diverses et luisantes.

Mon père essuie ses lunettes, puis :

-      C’est quoi, ça ?

Une voix caverneuse me sort de l’aorte :

-      Un pied de nez. Tristesse ne m’aura pas vivant !

Mon corps sans tête vacille vers la sortie. Je fais un doigt d’honneur à tout le monde, et je m’en vais – avec panache !

 

Il fait un petit saut.

 

Et voilà !

 

Il disparaît.

- Rideau -

 

Applaudissements

 

 

FIN 




 

 



      


Un oeil en "coulisses" juste ... 
Par Jerome - Publié dans : Les enquête de J. - Communauté : La Petite Fabrique d' Ecriture
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