1
Elle ne serait pas morte si j’étais venu. Elle a le visage tout bleu, le regard encore fou d’un cheval apeuré. Pauvre Catrina.
- Tu la connais ?
- Oui.
- Tu peux l’identifier ?
Je pourrais, oui. Quel intérêt ? Et si je refuse, moi, de voir dans ce tas d’immondices la femme étrange, belle, et séductrice, qu’elle a toujours été ?
Dès le matin, elle s’attifait de soleil ; des dorures jusqu’au trognon, parfumée de frais. Alors ? Ce bout de gras : La Catrina ? Je renâcle :
- Je la connaissais à peine.
- Une baise, comme ça, à l’occasion ?
- Oui. Jamais plus de deux fois par semaine.
Il me tend le rapport d’autopsie. Les mots virevoltent, s'envolent, comme autrefois ses jarretelles… Elle aimait sans prévoir, cigale un peu futile, comme toutes les amoureuses...
Sang séché incrusté encombrant les voies nasales. Matière croûteuse brunâtre séchée présente dans la bouche, sur les lèvres; matière croûteuse (sèche) aux paupières…
Elle est morte d’un arrêt cardiaque. Une thrombose, on appelle ça… parce que le sang a bouché une artère… Dans mon dos, le légiste fait l’article :
- Bon… L’os nasal est intact. Mais la clavicule est déboîtée…
Je me concentre. Sur la partie moyenne de la jambe inférieure droite sont éparpillés divers hématomes assez anciens… gris, bruns, à marges indéfinies… Un ancien hématome, plutôt jaune celui-là, à bords flous est présent sur la crête iliaque postérieure gauche. L’hématome le plus récent, gonflé…
…lui poche l’œil. On dirait qu’un avocat lui a poussé sur l’arcade !
Je garde le silence. Vert, le silence. On se rend pas compte au naturel, comme le corps est comme de la pâte à modeler, tout à fait meuble. Comme il bourgeonne aussi, dès qu’on tape dessus. Il insiste, le légiste :
- Tu peux vraiment rien me dire ? Son nom ?
Ah ! Il m’emmerde ! Je décroche mon téléphone.
- Oui ?
Sa voix.
- C’est J.
- J. ? Mais…
- T’es morte, ma vieille. Et faudrait que tu viennes t’identifier.
- J’arrive.
…
Une heure plus tard, La Catrina se pointe ; elle se reconnaît
d’office, derrière les plaies. On est à la morgue et l'inox lui flatte pas le teint.
Elle sanglote. Son rimmel lui dégouline jusqu’au menton, deux trainées noires comme des barreaux, et qui finissent de mettre son visage en prison.
- Oui… c’est bien moi…
Et le légiste
de retirer le drap sur son cadavre
en sifflotant.
Je la prend par le bras, elle a perdu quelques kilos ; déjà fluette, elle va virer feuille morte, à ce rythme. Je la regarde ; les lèvres tirées, des veinules bleues… Elle est vitreuse, vitrée même : on commence à voir des choses, par transparence, à travers elle :
- Tu disparaîs de plus en plus, mon amie…
- Oh ! J….
- Comment c’est arrivé ?
Je questionne par habitude. Pour la forme. Le fond, je le connais. Le fond, je le touche souvent. Et je retrouve là-bas de vieilles connaissances. La Catrina, entre autres, y a pris ses quartiers. C’est Le Juge qui la bat.
Elle me regarde, elle a changé ; outre les pâleurs nouvelles, elle a le trait contrarié. Elle, si douce et si sexuelle, a les courbes un peu dures d’un seul coup, chargées d’aigreur :
- Je t’ai appelé, hier soir !
- Et qu’est-ce que tu voulais que je fasse ?
Elle se mord la lèvre.
Ben, ouais… Elle ne serait pas morte si j’étais venu. Enfin… elle serait moins morte…
Son putain de mari la tue un peu plus tous les jours.
Et la femme de feu s’épuise ; elle fond du cœur et du cul – bientôt petite, invisible. Osseuse et froide. Moi, c’est son visage qui m’effraie. Il fond plus vite que le reste… ses pommettes, saillantes comme un reproche : je pourrais y accrocher mon veston… Là, j’ai même pas envie d’y accrocher mon regard… Mais…
Quand elle m’appelle, c’est pas pour que je la sauve. Non. Il y a, entre la Catrina et moi, un amour tacite et un accord secret – un arrangement dont je ne pourrais pas révéler les coulisses, ni simplement les termes, puisque j’y avance à vue, sans comprendre moi-même les tenants de cette mystérieuse alchimie…
Comme aux échecs, les entrées sont connues. Je l’agrippe aux hanches. Elle commence par se refuser :
- Je me sens pas belle…
C’est vrai qu’elle a perdu de sa couleur. Mais je ne suis pas là pour gratter dans les plaies. Moi, ce qui me préoccupe, c’est surtout ses nouveaux effacements. Elle est de plus en plus pâle. Je la pousse sous un porche. Je peux voir les interphones, la porte, les gonds, tout le chambranle, en transparence derrière sa tête. Le Juge, à la force des poings, finira bien par la faire disparaître totalement…
- Je peux voir en toi comme dans de la flotte…
- J’ai toujours eu le teint pâle…
- Je l’ai toujours trouvé lumineux.
- Arrête…
Je l’embrasse. Elle me saisit la bite, à travers le pantalon. Je la mordille un bon coup :
- J’ai dû venir à la morgue en urgence… j’ai pas eu le temps de prendre une douche…
- Cochon…
Elle sourit. Déjà la porte s’estompe : La Catrina reprend un peu d’épaisseur et d’opacité.
Je lui tire le décolleté. Sa poitrine - translucide comme une
gelée - révèle ses côtes ! Je lui pince un téton, elle se bascule en arrière...
Quand je ne pourrais plus voir en elle, juste mon reflet dans ses yeux… je la laisserais repartir… Chacun sa nuit !
Je remonte sa robe, je m’égare un peu sur les moiteurs ; elle est
restée ludique, elle s’entoure toujours la chatte d’une couronne ajourée, de la dentelle de calais, et le ruban d’organza juste au-dessus… Face à la détresse, c’est la ligne Maginot : cette
grâce, ce petit bout d’élégance et de coquetterie – Le Juge n’aura pas sa victoire, tant que sa femme gardera ce genre de dessous. Elle veut plaire, c’est l’essentiel. Et – ça tombe bien – je
sais me forcer quand il faut…
La caresse est le plus beau mensonge des doigts sur la peau.
2
On s’imbrique. A moins que ce ne soit moi qui l’enfile. Peut-être que c’est elle qui m’englobe. Un peu des trois ? Allez savoir. Jamais trop compris ce besoin d’identifier le…
- Prend-moi !
Ah ! Bon. Erratum : manifestement, là, c’est moi qui mène. Donc.
Ne rien laisser transparaître
Et finir transparente
Paraître sans disparaître
Sauver les apparences
La douleur en latence
La souffrance en transparence
Les coups pour existence
Ne rien laisser transparaître
Et finir par disparaître
…
Floc, floc floc. Les voisins ne sont pas contents :
- Vous pourriez faire ça ailleurs.
- Ça quoi ?
- Ça. C’est dégueulasse.
- L’amour ?
- Ben, ouais…
Floc, floc, floc. J’avance en chair étrangère et, dans un souffle, La Catrina me demande :
- C’était quoi ?
- La morale. Ou la voix de la raison, je sais pas.
Dans un souffle, toujours :
- Tu sais pas ?
- Là, tout de suite, les deux sont inutiles.
Le simple fait de ne plus voir la porte ou l’interphone me donne sans doute raison.
Et l’autre, au-dessus :
- Je vais appeler, les flics, moi ! Je vous préviens !
Ah ! Au temps pour moi… c’était la voix de la Peur, inutile aussi.
Quand nous avons jouit, La Catrina et moi, j’ai vu mille lumières jaunes et
bleues éclater dans la nuit, des feux d’amour hyperboréens, vraiment c’était beau – c’était les premiers gyrophares.
Merci à Henriette Mauvaise Foi, pour son poème
Cette enquête se passe entre les chapitres 4 et 5 de
Dernière passe d’arme avant reddition
Il s'agit donc du
chapitre 4 ½