La fille ne pleurait plus. Elle avait renoncé, en somme.
Peut-être même qu’elle s’absentait, le temps du viol… c’est souvent comme ça que ça se passe…
Werner soufflait pire qu’une turbine, concentré.
La fille, elle, regardait le plafond. Elle l’avait jamais vu sous cet angle, je suis sûr.
Souvent, je m’allonge dans mon salon. Et les murs, pourtant si familiers, me font toujours un drôle d’effet.
Quand Marion m’a surpris, comme ça, la première fois, elle a un peu ricané. « Qu’est-ce que tu fous par terre ? » elle a dit. Mais… je sais pas… j’essayais de comprendre.
Quoi ? Ben… quand on revient de la guerre, les choses sont différentes.
Ton lit n’est plus tout à fait le même lit, les assiettes ne sonnent plus de la même manière. C’est tout toc pacotille, d’un seul coup, ton quotidien ; faut renégocier les habitudes.
Là, il trimbalait avec lui, Werner, trois mois de caserne. Au temps pour la fille !
Le caporal était passé le premier. Et Werner avait tombé le froc avant les autres. Et là, ma foi, il s’obstinait.
On se trouvait comme ça, sept huit bidasses. Dans un salon rempli de breloques arabisantes, et puis des dorures, des carpettes chargées de volutes à la con.
La fille avait un peu râlé, au début… pour la forme, peut-être pour gagner du temps… Dans le fond, elle savait déjà les choses ; comme on vide un appart’ avant le passage des huissiers, elle
se préparait la chatte à vitesse grand V ! Elle enlevait tout ce qu’elle avait mis de valeur dedans, et s’était à mon sens barré bien avant le premier intrus.
Elle avait forcément rêvé de garçons, quand elle était plus jeune. A quoi ils ressemblent, les garçons « à midinettes » dans ce patelin ? Comment vous voulez que je le sache.
« Qu’est-ce que tu fous par terre ? » Et elle riait, Marion. Moi qu’aime tant la voir rire, là, ça m’a énervé. Je lui ai mis une baffe. Pas méchante – plutôt le genre
« automatique », voyez. La première. Juste avant de fondre en larme.
Elle m'a consolé.
On s’était rencontré au lycée, Marion, moi. Elle m’a tourné la tête quasiment le premier jour. Elle avait de longs cheveux, à l’époque. Elle les a gardés longtemps. Quand je me suis relevé de mon
parquet, quelques années plus tard, pour lui mettre cette fameuse baffe, elle s’était fait la tronche à Louise Brooks.
J’avais rêvé de ses cheveux tout le temps de la guerre. Et elle les avait coupés. Alors je pleurais :
- Pourquoi t'as coupé tes cheveux ?
Elle me consolait. "Ils vont repousser."
Je lui disais des choses de fille, des mots d’amour, j’inventais mille tendresses nouvelles, et puis des trucs un peu cochon, rien que pour lui voir le rose aux joues. J’aimais bien le binôme, vu
qu’elle a les yeux roses aussi, complètement dans cette couleur « buisson », le genre qu’on trouve à Chenonceaux.
J’ai perdu le goût des roses.
Et Werner continue. « Je viens » il dit.
Les autres s’impatientent.
Elle rêvait de garçons, elle aussi. La salope, là. Je suis sûr.
Mon couple s’est déglingué dès la deuxième baffe. Et quand j'ai pleuré, juste après, Marion m'a déjà moins consolé. Comme quoi.
C’est pourtant pas la baffe qui l’a gênée, Marion, ni les coups de pompes qui ont suivi, non. C’était mon silence.
Et puis aussi le fait que je dorme tout le temps par terre, faut être honnête.
Mais... Elles veulent des mots, les femmes ; l’essentiel, c’est de causer. Un minimum.
Je ferme les yeux. J’entends Werner, il souffle ; j’entends même pas les muqueuses, pas comme d’habitude en tout cas. Un bruit sec.
Un torchon qu’on frotte.
J’ai mon flingue dans une main.
Avant que les autres aient le temps de comprendre, j’explose la tronche de la fille à bout portant. Werner tente de se dégager, mais mon canon le bloque dans son recul : j’ai vissé mon
Beretta dans sa nuque.
- Sois gentil avec elle, Werner.
- Merde…
Il regarde sous lui, le visage en vrac de la fille. C’est pas beau, un visage, vu de l’intérieur – quand on l’étale sur 2 mètres, c’est encore pire.
Et moi, je pense à Marion.
- La tendresse, Werner.
Dans mon dos, les autres ont sorti leurs flingues. Des Beretta, comme le mien. Je sens tout le poids des viseurs, en plein sur mes omoplates.
Du coup, je parle à voix basse : ce qui va suivre ne les regarde pas. C'est entre nous. Werner, la fille et moi.
J’ai le temps. Werner aussi. Il pleure, ce con. Il est encore « dedans ».
- Sois gentil, Werner.
Elle rêvait de garçon, elle aussi.
- Les mots roses, Werner.
- …
Et puis un peu de doigté aussi.
- Continue.
J’accentue la pression de mon flingue. Alors Werner recommence son va-et-vient.
- Gentil, Werner ! Prend ton temps. Sois doux. Voilà. Faut que tu murmures avec tes reins. On changera le rythme, faut la surprendre, mais là… du velours, une caresse… Et le cou,
Werner ; le cou. Mordille le cou.
Il geint. Le con. Je le pousse un peu plus. Le cou, bordel !
- On va démocratiser les langueurs, Werner. Elle a des droits de frissons. Mordille. Voilà… pas trop fort… faut pas froisser ce petit grain de peau, juste souffler dessus…
La voix du caporal, dans mon dos. Je l’ignore. Qu’est-ce qu’il connaît à l’amour, ce petit bousilleur ?
Avait de perdre Marion, je peux me venter d’avoir chanter l'amour comme personne. Et c’est pas des militaires qui vont m’apprendre le boulot. Marion. J'ai des larmes plein les yeux.
- La peau, Werner. Tu marches sur un tapis de pétales, là. Tu pleures à Bagatelle, Werner ? T’aimes pas les roses ? Alors… Doucement. T’es dans le pourpre, là, sur les faïences.
- Oooh… putain…
- Pousse la chemise, un peu. Tes mains.
Elle aimait ça, les caresses.
- Pose tes mains sur ses hanches, qu’elle sente tout le poids de ton désir.
Il s’affaisse sur elle, en plein sur le ventre ; ça sort en gerbe du trou, par le haut… Pauvre fille, si maquillée, ce matin encore. Le nombre de femmes qui se maquillent, même pendant la
guerre, même en enfer, c'est pas croyable...
Le caporal, derrière. L’emmerdeur. Des sommations inutiles.
Moi, je pense à Marion.
- Werner… dis-lui que tu l’aimes. Moi, j'ai pas su...
- …
- C’est important, Werner. Accélère un peu… et puis dis-lui que tu l’aimes. Juste là, dans l’oreille. Enfin.. ce qu’il en reste…
Il bredouille un truc.
- J’entends pas, Werner.
- …
- J’entends rien. Et vu son état, je doute qu’elle entende mieux. Elle est loin, tu sais !
- …
- ELLE ENTEND RIEN, WERNER ! FAUT LA CONVAINCRE, PUTAIN ! ALORS TU VAS LUI DIRE TON AMOUR AVANT QUE JE T’EXPLOSE LA GUEULE AVEC MON BERETTA !
- Je… je t’aime…
- Encore.
- Je t’aime.
- Plus près.
- Je t’aime.
- Dans le creux, je veux la voir vibrer. Elle a des droits, Werner.
- Je t’aime.
- Plus fort.
- Je t’aime !
- PLUS FORT !
- JE T’AIME !
Voilà. Je range mon flingue.
Werner se retire de la fille, avec un « floc » amusant.
Deux de mes collègues me chopent et me collent au sol.
Je suis content. Dix minutes d’amour total. Et le monde est meilleur.